Sommet mondial du Développement durable RIO+20
RIO+20 « l’avenir que nous voulons » peut-il se former en regardant le rétroviseur ?
La conférence des nations unies RIO+20 sur le développement durable se termine par un texte faible, impropre à faire face concrètement aux défis présents et futurs. Il n’honore pas les états incapables de formuler une vision forte capable de susciter enthousiasme et engagements. Il met en lumière une incapacité structurelle à changer de cap autrement que par des incantations qui accusent vingt ans de retard. Les appréciations recueillies de personnalités internationales de haut niveau vont de « ce texte offre des opportunités, c’est le maximum qu’on pouvait avoir » à « ce texte est un torchon ; les chefs d’état devraient avoir honte de venir ici cautionner un tel document »… et dénotent à quel point chacun est désappointé.
Une conférence à géométrie variable éclatée sur la ville
Dans un contexte international de crises multiples fait d’instabilités politiques majeures dans de nombreuses régions du monde, de crise financière généralisée et d’agendas politiques nationaux défavorables pour certains décideurs, la conférence tombait mal. Elle a tout de même réuni de l’ordre de 50 000 personnes de délégations officielles ou de la société civile dont 79 chefs d’états ou de gouvernements dont une forte délégation française comprenant la présence remarquée du chef de l’état. Mais au Rio Centro à 1h30 du centre de la ville et desservi par une noria de bus climatisés souvent englués dans des embouteillages entre favelas et plage à cocotiers, les négociations ont abouti à un texte minimaliste, voire en régression sur les sommets antérieurs. Sur tous les autres lieux disséminés dans la ville et d’accès tout aussi compliqué, se sont tenus près de 3000 initiatives réunissant les collectivités locales, les jeunes, les agriculteurs, les syndicats, les femmes… Les événements parallèles étaient composés de contenus concrets et souvent enthousiastes, portant la plupart du temps sur des initiatives ou le partage de leçons d’expériences à travers le monde. D’une certaine manière ils constituaient le cœur battant du développement durable.
Au Parc des Athlètes, en face du Rio Centro, un univers de grandes tentes climatisées toutes portes ouvertes et posées sur un gazon en plastique et des pavés de béton, abritait les pavillons nationaux. Dans la plupart d’entre eux des expositions et un programme de débats.
Le Pavillon de l’Union européenne et le pavillon de la France proposaient un contenu extrêmement dense de débats divers basés sur les expériences des acteurs français et leurs partenaires. Le Pavillon des Conventions de Rio focalisait quant à lui sur les activités des trois conventions dont les dates du 17 juin – journée mondiale de la lutte contre la désertification – et du 21 juin - date du vingtième anniversaire des trois conventions – ont fait l’objet de contenus dédiés auxquels le CARI et DRYNET ont participé.
Au Flamengo Park, au bord de la plage et sur le lieu mythique de RIO 1992, le sommet des peuples et ses très nombreuses manifestations issues de la société civile, offrait le spectacle à la fois réjouissant et débridé d’un lieu mêlant vendeurs de souvenirs, populations autochtones dans leurs habits traditionnelles, visiteurs de passage et décideurs venant participer à l’un des nombreux débats. La pluie quelquefois diluvienne obligeant le repli stratégique vers des lieux couverts.
De cette foison, la fécondation mutuelle ne se fera que peu à peu après la conférence, l’organisation de lieux n’étant pas propice à une interaction en temps réel. Les conférences internationales adoptant peu ou prou toutes ce modèle de « discussions en silo », on peut raisonnablement penser qu’il s’agit d’une stratégie pour ne pas risquer des confrontations directes. La manière dont Rio Centro était filtré par l’armée et la police, ne laissait pas de doutes à ce sujet.
Un processus de négociation dévié de sa trajectoire
Le document final, de manière surprenante, a été formalisé avant l’arrivée de chefs d’état et de gouvernements qui l’ont entériné. Ceci par le biais d’un processus de négociation subitement préempté par le Brésil entre la conférence préparatoire et la session finale. Face à un accord sur moins de 40 % du texte à la fin de la PREPCOP du 13 au 15 juin, le Brésil et son armada de négociateurs formés maison ces dernières années, a sorti du chapeau un texte expurgé de toutes les mentions « bracketés » c’est-à-dire non agrées, pour en faire un document politiquement acceptable par tous. En pratique un document qui refuse de trancher les sujets controversés comme la responsabilité commune mais différenciée, les conditions effectives du transfert de technologie, le financement…
En ne faisant que des incantations sur les valeurs qui fondent l’intérêt collectif, les états font implicitement pencher la balance en faveur de la fixation d’un prix à la nature via les services rendus par les écosystèmes. Si tel devait être le cas de manière généralisée, ce serait le marché qui régulerait l’intérêt commun et le rôle régulateur des puissances publiques en serait disqualifié.
Dans un empressement visible pour ne pas risquer un échec qui lui serait imputable, le Brésil a conduit Rio+20 comme une opportunité préparatoire pour la mise en orbite des deux événements planétaires à venir autrement plus mobilisateurs pour le grand public que sont la coupe du monde de football en 2014 et les jeux olympiques en 2016.
Les urgences ainsi posées, le développement durable risque fort de perdurer sur la base de discours, de principes et de réunions, plus que sur la nature des actes à poser et les engagements collectifs qui vont avec.
« Le document reflète les agendas du court terme au niveau national et ne fait pas mention des limites de la planète. Le modèle de croissance néolibéral reste le paradigme dominant malgré ce que nous dit la science qui affirme que cela n’est pas compatible avec la durabilité » ( ANPED) .
Par exemple les modes de production et de consommation non soutenables qui impactent déjà négativement le présent d’une partie de l’humanité et qui accumulent une dette écologique. Celle-ci imposera de gré ou de force les changements dans nos manières de nous nourrir, de nous déplacer, de nous chauffer, de gagner notre vie : quel sera le moment politiquement favorable pour affronter cette issue inéluctable ? Une catastrophe majeure par exemple?
Le système des Nations Unies sur la sellette
Trois années après le cuisant échec de Copenhague, les atermoiements de Cancun et la subtile pirouette de Durban lors des trois dernières conférences sur le climat, le processus onusien n’en finit pas de décevoir les espoirs des plus fervents défenseurs des Nations Unies. Cette formidable institution d’après-guerre, si elle permet à chacun de s’exprimer et d’éviter ainsi de nombreux conflits, n’arrive décidément pas à prendre des engagements communs sur un avenir partagé. Ce qui laisse la place vacante à l’action de groupes auto proclamés porteurs d’intérêts particuliers tels que le G8 ou la G20. De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer ces faits : sans doute sous l’effet d’une sensation de menace, le texte réaffirme l’importance de l’Assemblée Générale et la légitimité des nombreuses institutions spécialisées, toutes hyper présentes et visible à Rio. Le « machin » du Général de Gaulle est-il capable de muter ? L’une des seules vraies décisions prises portant sur la création d’un Forum Universel de Haut Niveau destiné à remplacer la Commission Mondiale du Développement Durable marque-t-elle le début des réformes nécessaires ?
La société civile confirme sa position, mais ses attentes et revendications sont loin d’être prises en compte
Des dialogues de la société civile menés via Internet et finalisés sur place avec des salles combles réunissant ensemble 63 OOO contributeurs et ayant produit dix propositions à inclure dans les décisions, rien ou trop peu des apports n’est traduit dans le texte. Il en va de même pour les propositions du Sommet de Peuples et des riches débats tenus au Flamengo Park. Les syndicats, via des propositions de la confédération mondiale qui a tenu ses assises à Rio, ont pu porter quelques mentions reprises par le texte, ce qui constitue un fait encourageant.
La manifestation monstre tenue le 20 juin au centre de Rio réunissait dans une ambiance toute brésilienne toutes les familles de la société civile. Les slogans contestant fortement le modèle néo-libéral et la société civile brésilienne contestant les projets d’aménagements ou d’extraction minière en Amazonie, la politique de production d’agro-carburants, la non reconnaissance des droits des peuples indigènes. D’une manière générale l’impuissance ou la complicité des états était montrée du doigt, en particulier le pré-supposé néo-libéral du texte étant stigmatisé par le slogan « l’avenir que nous ne voulons pas ».

Notre vision commune ? Où est la vision ?
Sur une cinquantaine de pages et 280 articles le texte ne fait que « reconnaître » par 147 fois des problèmes posés en termes de gouvernance, de gestion de ressources naturelles, de pauvreté, de développement, de financement, de modes de production et de consommation. S’il exprime par 117 fois que « nous sommes engagés », aucune précision n’est apportée sur la nature précise de ces engagements. «Réaffirmant » par 58 fois des positions anciennes sur ce qu’il faudrait faire, seulement cinq « décisions » sont exprimées !
A quoi sert-il de « réaffirmer » le droit à l’alimentation, la lutte contre la pauvreté ou de « réaffirmer » les nombreux textes onusiens sur tous les sujets qui fondent le développement durable, si à chaque seconde ils sont bafoués dans une impuissance généralisée ? Dans toute organisation, des dirigeants qui se limiteraient à reconnaître et réaffirmer les problèmes sans être capables de prendre les mesures qui s’imposent seraient révoqués.
C’est peut-être pour réfléchir à cette question que le séminaire «La terre est inquiète » tenu à Rio par l’Institut international de recherche sur la politique de civilisation et réunissant des penseurs et des chercheurs dont Edgard Maurin et Cristovam Buarque, propose la création d’un Tribunal International pour juger des crimes contre le futur de l’humanité.
Après vingt années de débats sur la signification et les contours du développement durable, la « green economy » - (le collectif français Rio+20 de la société civile commente comme suit « le principe est proposé sans définition ni détail de contenu…les liens entre l’économie verte et le développement durable sont parfois contradictoires…la question de l’équité, majeure, est complètement écartée…) s’invite comme un nouvel os à ronger, permettant déjà aux pro et aux anti des débats épistémologiques. A l’instar de la « climate smart agriculture » - traduit en français par « agriculture intelligente face au climat », ce qui va faire beaucoup rire les agriculteurs ! - lancé à Durban lors de la dernière conférence sur le climat, chaque conférence produit un concept nouveau, vague mais plaisant, qui chasse l’autre pendant que l’horloge tourne.
Parmi les autres précisions du texte, le renforcement du PNUE ne va pas assez loin pour être crédible et, même s’il faut le saluer, la reconnaissance d’une plus grande implication de la société civile via les groupes majeurs peut aussi être un alibi ; d’ailleurs l’un des délégués des groupes majeurs a demandé en plénière que la référence « avec la pleine participation de la société civile » soit enlevée du texte. Le rappel de tous les textes antérieures des NU n’apporte aucun éclairage nouveau qui permette de dire comment et quand ils seront mis en œuvre, même s’il est pédagogique de rappeler leur lien avec le développement durable.
Lueurs d’espoir du côté des peuples et perspectives du texte
Les très nombreuses rencontres en marge de la conférence officielle, même si leurs travaux ne sont pas directement reflétés dans les négociations, sont peut-être le produit le plus significatif de Rio et qui suscitent le plus d’espoir de changements. Les réunions d’universitaires, de collectivités locales et territoriales, de jeunes, de syndicats, de philosophes, de scientifiques, d’agriculteurs ou d’autres acteurs jusqu’aux mouvements spirituels ou religieux, seront à n’en pas douter suivis d’actes concrets au niveau planétaire et dont il est impossible à ce stade de mesurer toute l’ampleur. La responsabilité sociale des entreprises a aussi été largement débattue. La création des objectifs de développement (en plus des objectifs du millénaire existants), même si elle est à ce stade très vague dans le texte, sera à cet égard un moyen de préciser et de caractériser les changements nécessaires dans les différents domaines du développement durable et d’en mesurer les avancées.
Concernant l’un de nos domaines de préoccupation, à savoir l’agriculture durable et son potentiel de lutte contre la pauvreté, de développement rural et de sécurité alimentaire, elle est évoquée par cinq fois dans le texte final et le concept entre ainsi définitivement dans les axes du travail à venir. Les très nombreuses rencontres sur l’agroécologie et la petite agriculture familiale en marge du sommet ont mis en lumière tous les retours d’expériences positifs acquis dans ce domaine y compris via des politiques publiques comme au Brésil selon les dires du ministre Vargas « qui a permis de sortir 20 millions de personnes de l’extrême pauvreté dans le pays » ou en Ethiopie selon Sue Edwards . C’est un moyen privilégié d’action, il faut s’en réjouir.
L’Afrique fait l’objet d’un chapitre qui reconnaît le NEPAD de l’Union Africaine comme interlocuteur important pour le développement durable et de la démocratie ainsi que du soutien nécessaire de la part des pays développés. Il s’agit d’une avancée pour un continent qui revendique une place au G20 Cinq paragraphes confirment la lutte contre la désertification et la dégradation des terres comme moyen d’atteindre l’objectif d’un monde à bilan neutre en termes de dégradation des terres. Ce concept est lui-même à un stade de définition insuffisant. Le texte confirme toute la pertinence du plan stratégique à dix ans établit par la Convention des Nations Unies de Lutte contre la désertification remettant ainsi la problématique des terres au centre du débat. La sauvegarde des oasis est également mentionnée et confirme ainsi notre mobilisation sur ce sujet.
Pas de grand soir du développement durable… mais déjà pointe un horizon nouveau.
Rio +20 n’aura pas été cet événement extraordinaire marquant des décisions indispensables en matière de développement durable et des engagements institutionnels concrets pour un avenir durable et juste pour tous. En ce sens il s’agit d’un rendez-vous manqué. RIO+20 met surtout en évidence une gouvernance mondiale à revisiter et le danger de sa confiscation définitive par des regroupements moins légitimes comme le G20 . Mais RIO+20 offre à de très nombreux égards des espoirs de semences du changement à partir de ces milliers d’initiatives individuelles et collectives, locales ou nationales, privées et publiques, et dans de nombreux domaines, qui démontrent que le développement durable est tout de même en marche, mais peut-être là où personne ne l’attendait. "On ne change pas le monde avec un document mais avec de l'action ; si vous regardez Rio comme un rassemblement de peuples et non comme un document, vous constatez qu'il y a beaucoup d'énergie, c'est à nous de prendre l'énergie des gens d'ici et de la transformer en action". Peter Lehner (National Resources Defense Council, NRDC).
Patrice BURGER - Directeur du CARI
www.cariassociation.org